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En Iran, le régime souffle l’effroi

 

Après les manifestations qui ont fait une vingtaine de morts dans plusieurs villes de province, les autorités reprennent la main, menaçant de lourdes sanctions ceux qui osent défiler et braver la peur de la répression.

Sûr de lui, le chef des Gardiens de la révolution, le général Mohammad Ali Jafari, a proclamé mercredi «la fin de la sédition». La fronde qui agite l’Iran depuis une semaine a basculé dans une nouvelle phase. Le signal a été donné la veille par le Guide suprême : «Les ennemis de l’Iran se sont unis en utilisant leurs moyens, leur argent, leurs armes […] et leurs services de sécurité pour créer des problèmes au régime islamique», a-t-il dit lors d’une visite à des familles de martyrs de la guerre Iran-Irak. L’ayatollah Khamenei, filmé par la télévision d’Etat, s’adressait en réalité aux 80 millions d’Iraniens. En sortant de son silence, et surtout en qualifiant ainsi les manifestants qui défient le pouvoir depuis une semaine en descendant dans les rues de dizaines de villes du pays, il a sifflé le «coup d’envoi de la répression», estime Ali Ansari, professeur d’histoire et spécialiste de l’Iran à l’université écossaise Saint Andrews. «Personne ne doit se faire d’illusion, elle arrive. Les Gardiens de la révolution, qui se tenaient jusqu’ici en retrait, vont entrer dans le jeu. Ceux qui ont pensé que les chose s avaient changé se trompent. En 2009 aussi, le régime avait mis du temps à réagir. Ce délai d’observation est normal. Cette fois, il a certes été pris par surprise, mais vingt personnes sont mortes en quelques jours, ça fait une grosse différence ! La répression sera implacable.»
Aucune pitié

Dans le sillage du Guide, mardi, le procureur général d’Iran, Mohammad Jafar Montazeri, a affirmé que les tribunaux n’auraient aucune pitié pour les «émeutiers», et le chef du pouvoir judiciaire, Sadeq Larijani, a prévenu que les Iraniens qui oseraient continuer à manifester seraient punis de sanctions plus lourdes. «Comme en 2009, deux chefs d’accusation vont être utilisés : celui d’atteinte à la sûreté de l’Etat, et celui de mohareb, littéralement "celui qui part en guerre contre Dieu". Les condamnations vont de dix ans de prison à la peine capitale, rappelle Karim Lahidji, président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’homme. Puisque la République islamique est considérée comme sacrée, celui qui prend les armes contre elle, même un couteau ou un simple bâton, peut être accusé d’être mohareb. En 2009, une dizaine de personnes ont été condamnées à mort pour cela. Quand le chef du tribunal révolutionnaire de Téhéran utilise ce terme publiquement, mardi, tout le monde en Iran comprend la menace.»

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Censure

La peur est l’une des armes les plus efficaces du régime. Voilà bientôt trente-neuf ans que la République islamique la distille dans les veines de la société iranienne. A tel point que rares sont aujourd’hui les témoignages qui parviennent à sortir des frontières du pays. Sur place, les quelques journalistes occidentaux sont cloîtrés à Téhéran. Les Iraniens qui parviennent à déjouer la censure d’Internet et les coupures de réseaux sociaux refusent le plus souvent de parler aux médias, de crainte des représailles. Quand certains le font, c’est toujours de façon anonyme (lire les témoignages recueillis par Libération). Leur parole est précieuse, mais tous ces filtres la rendent difficilement représentative. Eduqués, connectés, relayés par la diaspora, souvent anglophones, ils sont plus proches du «mouvement vert» de 2009 que de ces jeunes des quartiers populaires qui crient chaque nuit leur colère.

«En 2009, c’était un mouvement organisé qui demandait une chose : revenir sur les résultats électoraux. Aujourd’hui, il n’y a ni leadership ni objectif commun, analyse Karim Mahidji. Les militants du mouvement vert se méfient. Ils savent qu’en poussant les manifestations trop loin, ils vont non seulement subir une nouvelle vague de répression, mais aussi affaiblir le président Rohani, un modéré qui a permis des avancées.»
«Éparpillement»

«Depuis 2009, l’appareil sécuritaire a perfectionné sa mécanique de répression mais cette fois il est confronté à un problème technique : la contestation est très éparpillée, elle se déroule dans de minuscules villes de province, ajoute Mohammed Reza Djalili, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales de Genève. Hassan Rohani n’aura pas d’autre choix que de se plier à la décision du Guide, mais il risque d’avoir un problème d’image à l’international. Car quand les Gardiens de la révolution sont lâchés, ils sont difficiles à retenir.»

Le régime aura-t-il seulement besoin d’en arriver là ? Ou ses menaces suffiront-elles ? Mardi soir, la nuit a été plus calme que d’habitude. Le régime a organisé une démonstration de force pour ponctuer les propos de Khamenei : des dizaines de milliers de partisans du Guide ont défilé dans plusieurs villes d’Iran. Une façon symbolique de montrer que la rue lui appartient. «Les protestataires n’ont pas la moindre chance de résister à la machine répressive, juge Ali Ansari. Mais la frustration qu’a exprimée ce peuple de déshérités, qui n’a rien à perdre à la différence de l’intelligentsia ou de la classe moyenne, refera surface un jour.»

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